Comment tout peut s'effondrer



"Notre civilisation est aujourd'hui sur une trajectoire économique qui n'est pas soutenable, sur un chemin qui nous mène vers le déclin économique, voire l’effondrement" disait Lester Brown, fondateur du Worldwatch Institute. Si déjà en 2006, et bien avant encore, plusieurs chercheurs sonnaient l’alarme d’un essoufflement de notre système (en vain), Pablo Servigne et Raphaël Stevens s’essaient à leur tour, dans ce manuel de la collapsologie, à l’explication de ce courant de pensée et de pourquoi il est urgent d'agir. Ce livre se fait état du monde et rappelle, par une "certitude intuitive", combien un effondrement global est imminent.


Il ne s'agit ni d'une apocalypse, ni de la fin du monde et encore moins d'une simple crise que l'on pourrait traverser indemne. La première partie du livre est consacré aux voies de développement économique que la société humaine a choisi, pour en arriver là : un système prônant la croissance infinie et exponentielle, dans un mouvement allant au-delà des capacités terrestres.

Les auteurs débutent ainsi par le sujet de l’énergie, en particulier fossile, se rapprochant de plus en plus de son plafond d’extraction possible. Selon eux, ce phénomène annonce finalement la venue prochaine d’un pic, mais surtout d’une descente fulgurante et incontrôlable. Cette catastrophe va de par avec celles du climat et de l'écosystème. Dans un monde interconnecté, les conséquences vont en cascade, menaçant non pas qu’un aspect du système, mais bien toute sa structure, qu’elle soit économique, sociale ou politique. L'hyperglobalisation transforme ainsi le monde en un système complexe dont la sortie semble presque inimaginable.


Dans une deuxième partie, Servigne et Stevens essaient de répondre à la préoccupante question du temps. Ils affirment ainsi, que, malgré de nombreux “signes avant-coureurs” qu'il est essentiel d'étudier, "nous ne pourrons jamais affirmer avec certitude qu'un effondrement général est imminent avant de l'avoir vécu". L'effondrement adviendra-t-il en 2030 ? Ou 2050 ? Peut-être 2100 ? Si une extinction de notre civilisation est actuellement en cours, chaque catastrophe qui en est la cause suit un rythme différent. Si des catastrophes environnementales sont déjà présentes et continuent de s'intensifier, d’autres s’approchent de plus en plus, et nous frapperont à un moment encore inconnu des scientifiques. Cette imprévisibilité des basculements a motivé plusieurs chercheurs à mettre en place des outils de calcul : des algorithmes tels que HANDY ou World3, permettent ainsi de visualiser et simuler les dynamiques de plusieurs courbes telles que celles de l'énergie, la production, la démographie, les inégalités socio-économiques ou encore la pollution.



La dernière partie du livre traite exclusivement de la collapsologie et démonte l'idée reçue du pessimiste et de la renonciation qui lui sont souvent accolés. À la manière d’un “catastrophisme éclairé" dont parlait le philosophe Jean Pierre Dupuy, les collapsologues , loin d'être nihilistes, étudient le monde présent pour en prédire les événements à venir, et les actions à entreprendre contre cette possible “réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante". Selon eux, l’effondrement n’est finalement que l'opportunité de prendre ses responsabilités, et de réinventer nos manières de vivre dans une planète plus respectée et entendue. Finalement, "la collapsologie est une école de responsabilité", qui met les individus face à une réalité déjà présente, de manière à produire un changement intérieur en eux, pour en voir les résultats sur le monde extérieur. Si nos ancêtres ont fait le choix d'une "brève grandeur" et non pas d'une "longue médiocrité " comme le disait l'économiste britannique William Stanley Jevons, lors du début du monde thermo-industriel, c'est aujourd'hui à nous d’en subir les conséquences, désastreuses soient-elles, et de repenser le système dans son entièreté. Les auteurs utilisent ainsi la métaphore de la gueule de bois pour imager la situation dans laquelle nous nous trouvons: tous en "gueule de bois”, un lendemain de fête emplie d’ivresse et d’excitation, qui nous plonge brutalement dans la réalité des choses: pouvons nous encore choisir une “longue médiocrité”, qui ne paraît plus si médiocre que ça ?


Comment tout peut s'effondrer ? Pablo Sevigne et Raphaël Stevens - Editions Seuil - 2015

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